Découvertes

Blancs d’Anjou et de Saumur : le chenin dans tous ses états

Point de jonction entre la Bretagne et les régions plus continentales de la France, l'Anjou n'est pas à plaindre. Les terroirs viticoles, partagés entre ce que l’on résume souvent comme l’Anjou noir schisteux et l’Anjou blanc calcaire, s’y épanouissent pleinement sur les rives de la Loire, près du fleuve et aux abords de ses affluents, le Thouet, le Layon et l’Aubance. Plus de 2 000 vignerons et vigneronnes y travaillent souvent depuis plusieurs générations tous les styles de vin, tranquilles et mousseux.

Au fil du temps, 19 AOC ont été reconnues sur ce large territoire de 21 400 hectares, auxquelles s’ajoutent 8 dénominations et une IGP. Nous nous intéressons aujourd’hui à des vins blancs tranquilles, tous issus du même cépage emblématique : le chenin.

Les deux premiers arrêts se feront au cœur de l’AOC Savennières, petite par la taille (150 hectares exploités par 30 producteurs sur trois communes), grande par sa singularité (le vignoble est bien exposé sur des éperons rocheux qui surplombent la rive droite de la Loire), au Château d’Épiré et au Domaine des Baumard. Nous prendrons ensuite la douce route du Bonnezeaux et des Coteaux du Layon, puis ferons une halte aux domaines de La Bougrie et des Clavières. Enfin, le voyage se poursuivra vers l’est avec une dernière étape au sud de Saumur, pour y déguster un vin de l’appellation éponyme au bien-nommé Domaine Lavigne…

 

Château d’Épiré : une église mais pas de vin de messe

Au sein de cette demeure prestigieuse, appartenant à la famille Bizard depuis 1882, cinq générations ont tour à tour produit du vin, perpétuant une tradition plus ancienne encore. Paul Bizard, actuel propriétaire-exploitant, explique : « je suis arrivé en 2017 sur l’exploitation, j’ai fait un peu de commerce avant, j’ai travaillé en grande distribution avant de reprendre mes études dans le monde du vin ». Suite à ce retour amorcé lors des vendanges 2017, il a pris la succession complète du domaine en 2019. C’est d’ailleurs l’un de ses premiers vins, un La Croix Picot 2019, que notre équipe a remarqué. Le domaine ne travaille que l’appellation Savennières, avec trois cuvées qui correspondent à des micro-terroirs particuliers mais dans un rayon relativement petit, de 10 hectares sur la commune même d’Épiré. La proximité avec la Loire et l’exposition établissent les principales différences.

 

Château d’Épiré.

 

Parcelle de La Croix Picot.

 

La Croix Picot bénéficie de vendanges légèrement botrytisées comme cela se fait depuis longtemps, mais « on apporte de la modernité par une vinification en fûts récents, qui ont entre un et quinze ans ». L'objectif est d'obtenir un vin très équilibré, à la fois minéral et boisé. Amoureux de la nature, au-delà d’une certification HVE, Paul Bizard est aussi attaché au patrimoine familial, qu'il perpétue, et l'une des fiertés du domaine réside dans son chai : « j'ai la chance de travailler dans une église du XIIe siècle ». Outre le charme du bâtiment, qui offre un cadre unique, il a une très belle épaisseur de murs, et il est à moitié enterré, ce qui permet d'avoir une très bonne stabilité de température tout au long de l'année, sans avoir à mobiliser des outils artificiels, et de travailler par gravité lors des vendanges. C’est ce qui a poussé René Bizard, en 1905, à transformer en chai cette église, propre à générer d’autres moments de spiritualité depuis lors.

 

Le Chai.

 

Portrait de Paul Bizard.

 

Domaine des Baumard : la famille et le fruit

À vingt kilomètres d’Angers, Rochefort-sur-Loire rime avec Baumard depuis 1634. Vieille famille vigneronne et même pépiniériste au moment du phylloxéra, elle continue de mobiliser toutes les générations au domaine, qui s’étend actuellement sur 40 hectares répartis sur les deux rives du fleuve. Jean Baumard, le grand-père, figure de proue du domaine actuel, a disparu cet été mais la filiation continue. Aux côtés de Florent Baumard, le fils et actuel patron, une troisième génération est arrivée, notamment Charles, qui a rejoint avec bonheur l’exploitation il y a deux ans : « on a une image plutôt haut de gamme. Pour nous, le plus important, c'est la pureté du fruit. On n’a que des cuves inox, pas de barrique, et on fait très attention au pressurage ».

 

Florent Baumard à la cave.

 

Florent et Charles Baumard.

 

C'est vrai pour les vins moelleux comme pour les secs : « on a deux pressoirs pneumatiques, qu’on utilise toujours, et qui datent de mon grand-père, de 1955 ». Le savoir-faire familial consiste en des pressurages fractionnés qui permettent une sélection des jus. Il plait à l'international (« on fait pas mal d'export », précise Charles Baumard) et se consacre principalement aux vins blancs tranquilles ainsi qu'au Crémant de Loire, ce qui n'empêche pas les Baumard de faire du rouge léger quand le millésime le permet. C'est un de leurs deux Savennières qui a marqué les esprits de notre comité, le Clos du Papillon 2019. Il provient d’un sol plus argileux que le Clos de Saint Yves qui est issu de parcelles sableuses, mais on reste globalement sur des terres de schistes. « On reste à la limite de l'Anjou noir, on a encore des impacts de l'océan ». Une autre particularité du domaine est de travailler en vignes larges. C'est Jean Baumard qui a initié cette pratique à la fin des années 1950, pour pouvoir passer avec des charrues entre les rangs. Engagé depuis dans une viticulture durable, le domaine est actuellement en deuxième année de conversion biologique. Dans les faits, la culture est bio depuis plus longtemps : « mon père craignait une charge administrative supplémentaire et des contrôles pour rien mais j'ai un peu relancé le truc quand je suis arrivé », explique Charles Baumard, histoire de clarifier les choses aux yeux de tous les clients.

 

Façade sud de La Giraudière, gentilhommière du domaine.

 

Domaine de La Bougrie : un joyeux Bonnezeaux 

L'exploitation, dont le siège est situé sur le lieu-dit du même nom, chargé d’une certaine mythologie viticole, s'étend actuellement sur une centaine d'hectares. Huit cépages y sont cultivés et ensuite transformés en des vins de 13 appellations différentes, sans compter les cuvées mono-cépage de chardonnay et de sauvignon qui se vendent en IGP. Nous avons jeté notre dévolu sur le chenin avec leur millésime 2018 en AOP Bonnezeaux, une appellation très réputée avec un cahier des charges plus strict que les autres vins moelleux d'Anjou : « c'est notre vin haut de gamme, un liquoreux issu d'une toute petite appellation et tous ceux qui en produisent n'ont que des petites parcelles », résume le gérant Vincent Goujon. Compte tenu de la taille du domaine, c'est un peu l'aiguille dans la botte de foin, une pépite destinée à un marché de niche, et forcément à un prix plus élevé que la moyenne : « c'est un vin d'exception, conditionné en bouteilles de 50 cl, on en fait quelques dizaines d'hectolitres par an, c'est tout ». Les parcelles sont situées sur un sol schisteux. En dehors de ça, le domaine produit également d'autres blancs de la région, du rouge, travaillé en barrique, de manière assez confidentielle, et surtout « beaucoup de rosé »,  la demande des clients restant forte en la matière. Certifié HVE de niveau 3, le domaine revendique aussi son appartenance au syndicat des vignerons indépendants.

 

Parcelle de Bonnezeaux.

 

Vincent Goujon, gérant et Benoît de Montleau, propriétaire du Domaine de La Bougrie.

 

De plus, pour répondre aux besoins du moment, il s'est équipé d'un chai basse-énergie, souterrain, et en finalise actuellement un deuxième, aérien. Le caveau de dégustation sera déplacé et le conditionnement et l'étiquetage seront plus faciles à mettre en œuvre. L'évolution des pratiques n'est pas que dans la vigne, il faut aussi s'adapter au succès, notamment des portes ouvertes, qui nécessitent d'accueillir très souvent des clients. La demande en la matière reprend de plus belle après la pandémie.

 

Équipe commerciale à Vinexpo en 2023.

 

Domaine des Clavières : une partition classique

La famille Davy exploite des vignes à Saint-Lambert-du-Lattay depuis sept générations, désormais intégrée à la commune de Val-du-Layon. Elle produit au Caveau du Vieux Pressoir des vins de toutes sortes, notamment plusieurs cuvées du célèbre Coteaux du Layon. Pour toucher un autre public, elle en commercialise une sous le nom de Domaine des Clavières, depuis 2010 par l'intermédiaire du négociant Herbault. C'est le millésime 2022 qui a été dégusté et particulièrement apprécié par notre équipe. Interrogée sur sa manière de sélectionner ses vins, Herbault, par l'intermédiaire de sa responsable, Patricia Fulneau, nous répond que c'est avant tout une sélection par dégustation. Les choix sont souvent orientés initialement par leurs courtiers puis affinés en interne, et « quand on commence à travailler avec quelqu'un et que ça se passe bien, on suit les millésimes suivants […]. Il n'y a pas de secret (rires), on connaît le goût de nos clients et ce qu'ils attendent des vins ». En termes d'image et d’arbitrage, c'est le bon rapport qualité-prix qui est recherché. « On n’est pas dans les prix d'appel, il y a des gens qui font ça beaucoup mieux que nous en France. Ni dans les grands crus car c'est la même chose. On se situe entre les deux », conclut Patricia Fulneau qui précise que leurs vins sont vendus entre 5 et 7 euros la bouteille. Elle termine en insistant sur le fait que son entreprise ayant la particularité de ne vendre que des vins de récoltants, elle doit rester en retrait dans la promotion, pour laisser ces derniers dans la lumière. La mise en bouteilles, via un matériel mobile, se fait d'ailleurs directement au domaine d'origine. L’identité du vin vient du producteur et non de l’entreprise, qui se rend utile par sa force de vente et ses entrepôts.

 

La famille Davy dans la cave. 

 

Domaine Lavigne : l’aptonyme parfait

Voilà un domaine qui porte bien son nom. Trois générations de Lavigne se sont consacrées et se consacrent encore au vin, à Varrains, au sud de Saumur, sur la rive gauche de la Loire.  Aujourd'hui, Pascale Véron, née Lavigne, travaille avec son mari Antoine. Ils ont repris l'affaire familiale en 1999 et gèrent aujourd'hui 45 hectares de vigne avec « cette particularité d'avoir 42 hectares de cabernet franc et 3 hectares de chenin » ; deux cépages auxquels s'ajoutent, c'est une nouveauté, des premières récoltes de pinot noir et de chardonnay pour la production d'une cuvée spéciale de Crémant de Loire extra-brut.

 

Pascale et Antoine Véron sur le monte-charge.

 

Pascale Véron reconnaît qu'en cette région, « c'est le Saumur-Champigny qui prime », ce qui explique la grande présence de cabernet franc sur leurs terres, mais c'est son Saumur blanc Les Aïeuls 2021 qui a été repéré par notre équipe. « On fait un premier passage pour notre blanc traditionnel, puis un second ensuite, on fait un petit tri sélectif on va dire, sur des sols argilo-calcaires, avec plus de matière pour faire des vins un peu plus gras », explique la vigneronne. Le raisin est ensuite pressé directement et, après fermentation en cuve pendant un petit moment, est passé en demi-muids, c'est-à-dire en fûts de 500 litres, pendant six mois. Grâce à cette technique, « le vin reste sec mais cela lui apporte un côté plus gras, plus structuré ». Et si vous craignez qu'il soit trop boisé, pas de panique, « on a le double de la barrique en volume, il y a plus de volume de vin que de bois », résume Pascale Véron. Les arômes sont plutôt mielleux. Au fil du temps, ce domaine familial s'est constitué une clientèle fidèle qui continue d'apprécier aujourd'hui le bon rapport qualité prix des vins.

 

Portrait d’Antoine Véron.